

Très
abstraite en dehors de quelques généralités et principes de base exposés
ci-dessous, la géométrie projective est relativement difficile à appréhender et requiert, avant de s'y
plonger, une bonne connaissance en géométrie élémentaire et une bonne maîtrise de l'espace tridimensionnel, dans le cycle observation-représentation-interprétation, qu'un
adolescent ne peut acquérir ou posséder au
lycée. C'est pourquoi, en dehors de quelques de ses outils, comme l'usage
des coordonnées barycentriques, de la
division harmonique et des
notions de
polaires restreintes à l'espace affine, elle n'a pas été enseignée dans
l'enseignement secondaire.
La déferlante axiomatique de la période des
mathématiques modernes a éliminé des
programmes de mathématiques ces éléments fondamentaux
de la géométrie projective, dont les rudiments dans les
programmes étaient complétés par ceux de la
géométrie descriptive de
Monge.
Le retour à la géométrie pure (1985) s'est limité à la géométrie euclidienne et aux transformations affines répondant mieux à l'objectif "faire des mathématiques pour raisonner" en s'affranchissant des excès de la géométrie du triangle à laquelle était soumis l'enseignement des mathématiques depuis la seconde moitié du 19è siècle. Seconde moitié où les premiers besoins technologiques de l'ingénieur (fabrication, construction mécanique, architecture) se sont appuyés sur les géométries projective et descriptive. Leur usage dans ces applications industrielles est aujourd'hui suranné compte tenu de la complexité des objets et du manque de précision obtenue.
Il est fait
ci-dessous une approche élémentaire dépourvue de tout développement ou résultat
dans le plan ou l'espace projectif. Le lecteur intéressé trouvera au long de
cette page et in fine les références
nécessaires à une étude approfondie.
Avec sa théorie des transversales, Pappus d'Alexandrie fut, au 3è siècle, le premier à exprimer une vision projective en géométrie, point de vue (sans jeu de mots...), repris par Desargues puis Pascal, mais principalement développée au 19è siècle par Chasles et son élève Poncelet en France, Möbius, Plücker, von Staudt en Allemagne, Véronèse et Cremona en Italie.
Qualifiée
de supérieure jusque dans les années 1930, cette géométrie s'opposait à la
géométrie euclidienne dite élémentaire et à la géométrie analytique
(celle de Descartes faisant usage des
coordonnées). On parlait aussi
de géométrie synthétique, de géométrie de position ou de situation.
La géométrie projective repose sur la projection centrale (ou perspective, notion développée ci-après) et étudient les figures au point de vue de leurs positions respectives et des propriétés invariantes qui les lient dans une transformation géométrique, homographique tout particulièrement.
La géométrie projective fait appel à la division harmonique, autrefois étudiée en classe terminale, au rapport anharmonique (birapport), à l'inversion, l'involution, la transformation par polaires réciproques, la corrélation, l'homologie, la dualité, les coniques.
Cette géométrie permet d'établir de façon élégante des résultats de la géométrie élémentaire en évitant les discussions sur les cas particuliers de figures liées à l'existence de points d'intersection.
Désireuse de théoriser et compléter avec rigueur la géométrie euclidienne, mettant à mal le 5ème postulat et usant elle-même d'un principe assez flou (principe de continuité), elle n'a pas complètement convaincu malgré les efforts de Klein et son programme d'Erlangen visant à l'intégration des diverses géométries (euclidiennes et non euclidiennes) dans une même théorie unificatrice basée sur les groupes de transformation. Les travaux de Klein marqueront d'ailleurs un point final à son extension au profit de la géométrie algébrique.
| Notion de base de la géométrie projective : la perspective centrale |
La
perspective
centrale de la
géométrie projective (du latin
perspicere = voir à travers qui a aussi donné perspicace,
qui comprend vite), également appelée
projection
centrale ou
projection conique est relative à une droite ou un plan : une telle projection, de centre O (il de
l'observateur), sur
un plan (P) est l'application qui à tout point M d'une figure de l'espace associe le point M' de (P) tel que O, M et M' soient
alignés.
Les points de (P) sont invariants. Cette perspective ne
fournit pas d'image pour un point A du plan (Po)//(P) contenant O. Si (Po) est "pratiquement" parallèle à (P), le
point image A' existe mais est "très loin" sur P : la position limite (Po)//(P) correspond à une image A'
rejetée à l'infini.
exemple plan
On peut concevoir une géométrie projective construite dans
un monde surréaliste (S) à courbure constante, comme le fit
Klein pour
caractériser les
géométries
non euclidiennes. Auquel cas, la projection centrale ne se ferait pas
sur une droite ou un plan mais sur un sous-espace de (S), variété algébrique de
(S).
Le point M' est la perspective de M sur le plan (P). Suivant la position de l'observateur et du plan de projection, la perspective d'un objet peut différer : un cercle est généralement vu comme une ellipse mais il peut être vu comme un cercle; un carré peut devenir rectangle ou trapèze !
Bien que conservant l'alignement et l'intersection, la projection centrale ne conserve en général pas les milieux et par suite ne conserve ni le parallélisme ni les rapports de distance. Ne conservant pas les milieux (et le barycentre d'un système fini de points), la projection centrale n'est donc pas une application affine. C'est une transformation homographique non affine.

Une illustration d'une perspective centrale dont le centre est ici
l'auréole du Christ.
Les noces de Cana, P. Véronèse, 1563
(Musée du Louvre), Source illustration :
Wikipedia
Perspective cavalière :
Etude
analytique d'une perspective centrale plane
| Point projectif, droite projective, coordonnées homogènes, point à l'infini : |
En géométrie élémentaire (affine),
on parle parfois de coordonnées homogènes d'un point M : il s'agit en
fait des
coordonnées
barycentriques lorsqu'on ne les assujettit pas à la condition x + y + z = 1
(normalisation) mais seulement à x + y + z
0, sinon, le
barycentre (le point M) apparaît comme "rejeté à l'infini".
En effet, dans le plan par exemple, O désignant un point quelconque, la relation barycentrique
x.MI + y.MJ + z.MK = 0
peut s'écrire :
OM = 1/(x + y + z) . (x.OI + y.OJ + z.OK)
et si x + y +z tend vers 0, OM devient infini, d'où cette interprétation d'infinitude. Ces coordonnées barycentriques homogènes sont à distinguer des coordonnées homogènes (dites aussi coordonnées projectives) de la géométrie projective. L'exposé ci-dessous s'inspire du cours de Marcel Condamine, classe de Terminale C-E (1971).
On considère un plan affine (E2)
et son espace vectoriel associé (
2)
de dimension 2. Pour fixer les idées, (E2) est
le plan euclidien usuel (P) et
2
l'ensemble des vecteurs de ce plan (plan vectoriel).
On note (P*) le plan (P)
privé de l'origine O et (
2*)
le plan vectoriel privé du vecteur nul, identifié aux directions de (P). Soit (O,Ox,Ot)
un repère (cartésien) de (P), (d) la droite d'équation t = 1.
On sacrifie ici
à la tradition d'appeler t la coordonnée projective.

On suppose ici M(x,t), t
0, un point de
(P) dans ce repère. Le vecteur v = OM de
2
définit une direction du plan et, comme l'arbre qui cache la forêt, tout point
de (P*) placé au-delà ou en deçà de m(x,1) sur la droite (OM), comme E, F ou G,
se projette en ce même point m(x,1), perspective de ces points sur (D).
La projection centrale n'est donc pas injective : 2 points distincts peuvent avoir même image. Décidons alors que ces points seront équivalents dans la perspective de centre O relative à (d) en écrivant :
A
B
O, A et B
alignés
OA et OB ont même direction v
On définit ainsi manifestement une
relation d'équivalence dans (P*). La classe
d'équivalence, notée ici M de M(x,t)
s'identifie alors à m(x,1) et est appelé point
projectif. L'ensemble de ces points est la
droite projective (D)
, notée traditionnellement P(
2),
P pour projectif.
Tout point M(kx,kt) avec k non nul définit le même point projectif M. Un tel couple est un système de coordonnées homogènes du point projectif M.
Supposons
maintenant que t soit nul, comme pour N(x,0)
ci-dessous. ON a alors même direction que OI.
Ce cas pose problème car il n'a pas d'image et
n'est l'image d'aucun point de (D) puisque (ON)
// (D).
C'est ennuyeux mais, intuitivement, en utilisant
le principe de perspective énonçant que deux droites
parallèles se coupent en un point à l'infini, adjoignons un tel point
à (D), notons-le
D
pour exprimer que c'est le point à l'infini de
D.
De la sorte, on définit par notre projection une
application bijective f :
*
(D),
f(v) =
M et on peut identifier (D)
à la droite D complétée par son point à l'infini
:
(D)
= (D)
{
D}
et M(x,t) =
D
ssi t = 0
| Plan projectif, droite de l'infini, coordonnées homogènes dans le plan projectif : |
Afin de définir un plan projectif, nous devons ici ajouter une dimension et nous placer dans l'espace. Le procédé précédent va nous permettre de construire un plan projectif conforme à la représentation concrète ci-dessous illustrant deux visions d'un pavage du plan : la première est euclidienne (vue d'avion), la seconde est projective (perspective centrale) :
|
|
|
Alberti Leone Battista
(1404-1472), savant italien, philosophe, docteur en droit canon (règles
régissant la foi catholique basées sur la Bible), peintre, sculpteur et
architecte. Il s'intéressa à la perspective en édifiant implicitement les bases
de la géométrie projective. La majorité de ses travaux sont malheureusement
perdus.
Partant d'une configuration classique de l'espace
euclidien 3D, on étudie la perspective de centre 0 relativement au plan (P)
parallèle à (xOy) d'équation t = 1. Comme précédemment, toute direction de
l'espace (E3) possède son image dans (P) sauf
bien sûr celles définies par tout point N(x,y,0) de (xOy), plan parallèle à (P).
Rails en gare de Paris-Montparnasse
C'est ennuyeux là encore, mais tout aussi intuitivement, en utilisant le principe de perspective énonçant que deux plans parallèles se coupent en une droite à l'infini, adjoignons un telle droite à (P) de la façon suivante :
Considérons le plan (NOK) contenant M(x,y,t), la droite (OM) pivotant vers (ON) dans (NOK) : l'intersection de (OM) avec (NOK) est rejetée à l'infini lorsque M atteint N et ce, dans la direction (ON).
L'ensemble des ces
points à l'infini (également dits points
impropres)
est la classe, notée d
,
des points de (xOy). On l'appelle la droite de l'infini. On voit, par construction que cette droite s'interprète
comme l'ensemble des directions du plan (P).

On peut maintenant identifier (P)
= P(
3)
à au plan (P) complété par la droite de l'infini
:
(P)
= (P)
{d
} et M(x,y,t)
d
ssi t = 0
Si un point de l'espace 3D (espace affine) a pour coordonnées (x,y,1), alors ses coordonnées homogènes sont (kx,ky,k), k non nul.
Inversement tout point de coordonnées projectives (x,y,z), z non nul, est à distance finie et s'identifie à (x/z,y/z,1). Tout point de coordonnées projectives (x,y,0) est un point à l'infini.
| Droite dans un plan projectif, équation d'une droite en coordonnées homogènes : |
Soit (Q) un plan de l'espace 3D passant par O et (O,u,v) un repère de (Q). En considérant (Q) comme la réunion de toutes les droites passant par O dans le plan (O,u,v), une droite projective (D) s'obtient comme réunion des points projectifs définis par ces droites dans (P).
(D) est aussi la perspective de
(Q) dans dans (P). On est en
droit d'écrire (D)
= (D)
{
D}
où (D) est la droite de l'espace 3D intersection de (Q) et (P). L'équation
de (Q) est de la forme ax + by + ct = 0, avec a, b et c non tous nuls. Donc,
pour tout t non nul :
M(x,y,t)
(D)
il existe a,
b et c non tous nuls tels que ax + by + ct = 0
On voit ainsi
qu'une forme comme ax + by + cz = 0, équation d'un plan dans l'espace affine 3D
correspond à l'équation d'une droite dans le plan projectif.
Le point à l'infini de (D) vérifie ax + by = 0, (a,b) distinct de (0,0); c'est la classe des points du plan (xOy) dont un représentant est (b,-a,0). Si (a,b) = (0,0), alors c est non nul : il s'agit du cas (Q) = (xOy).
| Conservation de l'alignement par perspective centrale : |
On se place ici dans l'espace, on considère la perspective de centre O par rapport à un plan (P). Soient A', B' et J' les uniques points d'intersection (ci-dessous) du plan (P) avec les droites respectives (OA), (OB) et (OJ).
Le plan (P) coupe le plan (OAB) suivant une droite (d), c'est donc (A'B'). Mais les plans (OAB) et (OAJ) coïncident. Ainsi (d) est aussi l'intersection de (P) et (OAJ); elle contient donc J' : A', B' et J' sont alignés.
| Conservation du birapport de quatre points alignés : |
Comme dit plus haut, la projection centrale ne conserve pas le rapport des distances : ce n'est pas une application affine. Mais elle conserve le birapport de quatre points alignés introduit par Desargues et que Chasles appela rapport anharmonique :
Avec les notations de la figure ci-dessus,
I et J divisent respectivement le segment [AB] dans le rapport
IA/IB et -JA/JB (car JA et
JB sont de signes contraires). Le
birapport des quatre points A, B, I, J,
pris dans cet ordre,
est le quotient de ces deux rapports (d'où l'appellation birapport)
exprimés en mesure algébrique. On écrira :

Mais on peut préférer l'écrire sous la forme :
La perspective centrale est celle des peintres et des
architectes. Elle correspond à ce que voit l'œil : un œil assimilé à un point
où convergeraient les rayons lumineux issus du site observé.
Une perspective de Rome : vue
du pont Saint Angelo
Mais la réalité est plus complexe car notre vision binoculaire (deux yeux), aidée par notre cerveau (interpréteur), "voit" le monde en relief. La conservation du birapport s'interprète concrètement comme notre capacité visuelle et cérébrale à évaluer les distances relatives entre les objets et par rapport à nous-mêmes, en tant qu'observateurs.
Preuve de l'invariance du birapport par
projection centrale :
Birapport et inversion géométrique :![]()
Attention
à l'ordre des points, on ne peut pas écrire n'importe quel birapport ! Dans
notre configuration, on remarquera, en passant par la forme produit ci-dessus,
que le birapport [A, B, I, J] peut aussi s'écrire
IA/JA
: IB/JB,
soit AI/AJ
: BI/BJ,
c'est dire que :
[A, B, I, J] = [I, J, A, B]
Lorsque le birapport vaut -1 (rapport harmonique), donc lorsque IA/IB = -JA/JB, les points sont dits en division harmonique. On dit aussi que I et J divisent harmoniquement le segment [AB] ou encore que I et J sont conjugués harmoniques par rapport à A et B.
En savoir plus sur les
divisions harmoniques... :![]()
| La dualité : |
Poncelet définira la notion d'homologie et développera celles d'inversion, de polaires d'un point par rapport à un cercle ou à deux droites, de transformation par polaires réciproques et tout particulièrement le principe de dualité (qui fut principalement développé par Gergonne). Ce principe permet d'établir, quasiment sans démonstration, des théorèmes nouveaux en usant les correspondances ci-dessous :
Il en est ainsi par exemple de la droite de Pascal et du théorème de Brianchon, du théorème de Ménélaus et du théorème de Ceva.
En savoir un peu plus sur les polaires... :
Interprétation projective et interprétation affine d'un énoncé :
L'interprétation projective d'une configuration affine (et vice versa) peut, dans certains cas, permettre d'établir facilement un résultat a priori peu évident. Rappelons la configuration de Pappus :
Si deux triplets de points alignés (A, B, C) et (A', B', C') sont situés sur deux droites distinctes, alors les trois points d'intersection de (AB') avec (A'B) , (AC') avec (A'C) et (BC') avec (B'C) sont alignés.
Démontrons ce résultat en le considérant comme une configuration d'un plan projectif où la droite (ab) est la droite à l'infini (ce qui, en projective, ne restreint pas la généralité) :

La représentation affine équivalente exprime alors le parallélisme des droites (AB') et (A'B) d'une part, (AC') et (A'C) d'autre part.

Il nous faut démontrer que les droites (BC') et (CB') sont parallèles, ce qui impliquera l'appartenance de g à (ab). Deux cas se présentent : les droites (AB) et (A'B') sont concourantes ou parallèles. Le second cas est trivial, considérons le premier. Utilisant la propriété de Thalès, on a les égalités :

En vertu de la réciproque de la propriété de Thalès , Les droites (BC') et (CB') sont parallèles et le théorème de Pappus est ainsi démontré.
Carnot ,
von Staudt , Plücker
Pour en savoir plus :